LES NOUVELLES



Et si on jouait à la boxe? Réflexion sur le modèle de développement de la boxe au Québec

La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent.

 

– Albert Einstein

***

 

Et si on jouait à la boxe?
Réflexion sur le modèle de développement de la boxe au Québec
 

 

Je crois qu’il est toujours bon de se remettre en question et d’essayer de trouver des façons de s’améliorer et, en tant que communauté, d’essayer de repousser nos limites. En ce sens, dans le développement athlétique de nos boxeurs et pour la croissance du sport, il y a lieu de tenter l’exercice. Étant une province, nous n’avons malheureusement pas toute la latitude voulue pour faire les choses comme nous le jugerions plus efficace et efficient, et ce, tant sur le plan sportif que politique. Par contre, nous pouvons jouer dans les cadres que nous contrôlons.

Les athlètes Québécois au Canada

Au niveau compétitif, en boxe olympique, le Québec est la province la plus performante, année après année, et ce, depuis près de 20 ans. D’un autre côté, très peu de boxeurs québécois et canadiens se distinguent au niveau international. Heureusement que la boxe féminine existe! Par exemple, dans les derniers classements de l’AIBA, en date de décembre 2018, uniquement 3 boxeurs canadiens figurent dans le top 10 de leur catégorie respective : toutes des femmes, toutes québécoises. Lorsque nous nous comparons aux autres provinces, nous pouvons donc nous réjouir et penser que notre système de développement de talents est adéquat ou alors nous pouvons argumenter que nous sommes très en retard comparativement à ce qui se fait à l’échelle mondiale. Est-ce normal que, dans toute l’histoire de la boxe aux Jeux olympique, le Canada n’ait été en mesure de récolter qu’une seule médaille d’or[1] et uniquement six médailles au total, toutes entre 1988 et 1996? De là mon questionnement :

·         Quels changements pouvons-nous apporter à notre philosophie et à notre façon de faire pour développer les meilleurs athlètes?

·         Comment faire pour inciter les jeunes athlètes à opter pour la boxe?

·         Que pouvons-nous faire pour attirer plus de membres dans nos clubs?

Je vous livre ici quelques réflexions personnelles avec l’intention d’alimenter les vôtres, et j’espère être en mesure d’apporter quelques pistes de solutions.

Doit-on doit commencer la boxe très jeune pour atteindre l’élite mondiale?

Cette question peut vraiment amener son lot de désaccords et de conflits philosophiques concernant le développement des athlètes, entre autres puisqu’il existe des boxeuses et boxeurs champions du monde ayant débuté la boxe tantôt à un très jeune âge, tantôt à l’âge adulte.

Prenons l’exemple de deux champions du monde fictifs ayant eu une carrière digne du Temple de la renommée : le premier ayant commencé à compétitionner à 10 ans et le deuxième ayant commencé la boxe à 21 ans.  

Nous pourrions penser que, si le premier avait commencé plus tard, peu importe son talent, il n’aurait jamais pu connaître une si belle carrière, ayant eu moins de temps pour se développer. À l’inverse, nous pourrions penser que, s’il avait commencé plus tard, il aurait pu développer plus d’habiletés physiques, motrices et mentales variées en pratiquant d’autres sports, ce qui lui aurait permis de connaître une carrière plus fructueuse.

Concernant le second, il serait tentant d’argumenter que, s’il avait commencé, lui aussi, dès l’âge de 10 ans, il aurait connu une carrière encore plus grandiose, car il aurait eu plus de temps pour perfectionner ses techniques de boxe. À l’inverse, on pourrait argumenter que ce sont ses années passées à pratiquer d’autres sports, avant ou en même temps que la boxe, qui lui ont permis de développer ses habiletés et ainsi d’atteindre l’élite. Nous pourrions aussi penser que, s’il avait commencé à boxer à 10 ans, il aurait arrêté la boxe, comme il l’a fait pour les autres sports.

La réalité est qu’il est impossible de savoir avec certitude.

La boxe : un sport à spécialisation tardive

Avant de pousser plus loin la réflexion, voici quelques statistiques concernant les boxeurs québécois depuis 2000[2] :

   2 % - Le taux de Québécois champions canadiens juvéniles qui le sont devenus chez les seniors (1 homme et 1 femme sur 89 athlètes)

   16 % - Le taux de Québécois champions canadiens chez les juniors qui le sont devenus chez les seniors (hommes 22 % - femmes 8 %)

   76 % - Le taux de Québécois champions canadiens chez les seniors qui ne l’ont pas été auparavant chez les juvéniles ou les juniors (hommes 64 % - femmes 92 %)

Ces chiffres laissent croire qu’un boxeur à plus de chance de rejoindre l’équipe nationale senior s’il ne devient jamais champion canadien en bas âge. En d’autres mots, pour atteindre le plus haut niveau au Canada, il semble que le fait de commencer la boxe à un jeune âge ne soit pas gage de succès.

Les jeunes champions olympiques

Il est très rare qu’un boxeur de moins de 20 ans remporte la médaille d’or aux Jeux Olympiques. Depuis les Jeux de 1980, sauf erreur, uniquement 4 athlètes y sont parvenus. Parmi eux Oscar De La Hoya (19 ans) en 1992 et Robeisy Ramírez (18 ans) en 2012. À ce groupe, on peut ajouter les noms de : Pernell Whitaker, Andre Ward, Guillermo Rigondeaux et Vasyl Lomachenko, qui ont obtenu l’or olympique à 20 ans. Pour les nostalgiques, mentionnons aussi le nom de Muhammad Ali qui, en 1960 et âgé de seulement 18 ans, accomplissait cet exploit.

Selon les statistiques fournies par l’AIBA, la majorité des champions olympiques obtiennent leur titre entre 22 ans et 28 ans, ce qui classe la boxe parmi les sports à spécialisation tardive – par opposition, par exemple, à la gymnastique et au plongeon. Cela porte à croire qu’il n’est pas nécessaire d’atteindre en bas âge un haut niveau en compétition pour appartenir à l’élite mondiale à l’âge adulte. Cette réalité nous offre l’avantage de prendre notre temps pour développer de bons athlètes avant d’en faire des boxeurs et boxeuses. De plus, commencer jeune la boxe sans pour autant compétitionner comporte son lot d’avantages, car on peut commencer l’apprentissage des mouvements techniques, améliorer sa prise de décisions et développer son intelligence du ring (« ring IQ »), toutes des habiletés qui, tout en étant nécessaire à l’atteinte d’un haut niveau, ne nécessite pas de prendre part à des combats. L’objectif serait de maximiser l’apprentissage tout en limitant les risques inhérents à la compétition.

 

Devenir un meilleur athlète avant de devenir un bon boxeur

L’excellence est un art que l’on n’atteint que par l’exercice constant.

 – Aristote

Cette citation du philosophe grec de l'Antiquité rappelle la théorie des 10 000 heures, selon laquelle il faut 10 000 heures de pratique pour atteindre l’excellence.

Cette théorie est pleine de sens mais, si on vise l’excellence, il ne faut pas se contenter de pratiquer. D’ailleurs, s’il existait une recette réelle et universelle pour l’atteinte de l’excellence, il n’y aurait pas autant de différentes philosophies à ce sujet. Nous savons donc qu’il ne faut pas uniquement y mettre les heures, il faut aussi, entre autres, avoir les habiletés nécessaires, posséder un talent certain, avoir beaucoup de volonté et de détermination et pratiquer de la bonne manière. En d’autres mots, il ne suffit pas de travailler fort, il faut travailler intelligemment.

 « Les performances sportives maximales ne peuvent être atteintes qu’à la condition que les bases nécessaires à cet effet aient été acquises à l’enfance et à l’adolescence[3]»

Ces mots sont ceux de Jurgen Weineck, médecin, professeur et auteur allemand reconnu mondialement et spécialisé en physiologie sportive. Il mentionne également que l’acquisition d’un grand éventail d’habiletés (ex. : physiques, motrices, mentales) favorise le développement d’une meilleure "littératie physique" et la formation d’athlètes plus complets[4].

Quel entraîneur n’a jamais été témoin d’un jeune qui arrive au club avec des aptitudes certaines pour la boxe? La première question que je pose alors est « Quels sports as-tu pratiqué auparavant? » Peu de ces jeunes me répondent qu’ils ont passé les 14 premières années de leur vie assis sur le divan à jouer à Call of Duty… Certes, des talents naturels existent, mais généralement ces jeunes ont déjà un bon bagage sportif. Les réponses que j’ai entendues le plus souvent sont le basketball et le soccer, et ce n’est pas un hasard. Bien qu’il s’agisse de sports d’équipe, les jeux à un contre un font partie intégrante de ces sports. Pour déjouer les adversaires il faut être créatif, explosif, agile… des qualités qui plaisent au plus haut point aux entraîneurs de boxe. La pratique de différents sports est un facteur important dans le développement athlétique. À ce propos, le nom d’Yves Ulysse Jr. vous dit-il quelque chose?

Les dangers de la spécialisation hâtive

 

Plusieurs entraîneurs, dans leur tentative de parvenir à des résultats de haut niveau rapidement, exposent les jeunes athlètes à une formation sportive très spécifique et rigoureuse, sans prendre le temps de développer convenablement les aptitudes physiques et motrices et les habiletés motrices fondamentales sous-jacentes aux habiletés sportives spécifiques.

– Tudor O. Bompa

entraîneur de renommée mondiale et spécialiste de la périodisation en entraînement

 

La spécialisation hâtive ne limite pas seulement la diversité des apprentissages mais apporte également d’autres problématiques. Des dizaines d’études font état de l’augmentation du nombre de jeunes athlètes qui développent des blessures associées à la pratique d’un seul et unique sport l’année durant, situation qui était loin d’être alarmante à l’époque où les enfants jouaient au hockey l’hiver et au baseball l’été. Les impacts négatifs ne sont pas uniquement de nature physique, mais également psychologique et émotive. Le stress et la pression liés à la pratique d’un seul sport sont véritablement problématiques, car ils minent rapidement le moral de plusieurs enfants, qui finiront par délaisser leur sport préféré puisqu’ils n’y retrouvent plus de plaisir. Trop c’est comme pas assez, comme on dit. De plus, les problèmes psychologiques tels que la dépression, l’anxiété, les troubles alimentaires sont plus communs qu’on pourrait le croire chez les jeunes athlètes[5].

Les recommandations pour contrer ces conséquences néfastes, vous le devinerez, impliquent la diversification sportive, c’est-à-dire la pratique de différents sports.

Et si mettre l’accent sur la santé aidait le développement de l’élite?

Bientôt arrivé en 2020, je suis d’avis que toute forme de réorganisation du milieu de la boxe au Québec et au Canada devrait avant tout porter une attention particulière à la santé des pratiquants. De plus en plus de spécialistes de la santé signalent les dangers liés aux sports de contacts. Entre autres, Dr  Benett Omalu a découvert un syndrome appelé encéphalopathie traumatique chronique, forme d'affection cérébrale progressant vers les maladies neurodégénératives, en 2002 à l’occasion d’études du cerveau d’anciens joueurs de la NFL. Selon lui, aucun enfant de moins de 18 ans ne devrait pratiquer des sports de contact. » Plus près de nous, on pouvait lire dans l’édition du 4 décembre 2014 de la revue Le Spécialiste, de la Fédération des médecins spécialistes du Québec que les neurologues recommandent « d’interdire la boxe chez les enfants de moins de 18 ans ». Bien que cette mesure puisse paraître radicale, n’y a-t-il pas là matière à réflexion?

Les résultats de ces recherches sont catégoriques, pourtant, ils n’ont toujours pas trouvé écho dans la réglementation de notre sport :  actuellement, la réglementation internationale et canadienne permet à tous les boxeurs de 10 ans et plus de participer à des combats où tous les types de coups sont permis – incluant les coups à la tête. À la lumière de ces recherches et du fait que la boxe est un sport à spécialisation tardive, je suggère d’évaluer sérieusement l’option d’interdire la boxe compétitive telle qu’elle est en ce moment avant l’âge de 14 ans et de la remplacer par un circuit récréatif ayant ses propres règles distinctes. Nous devons réfléchir à cette possibilité afin de mettre en place une nouvelle offre de service rendant notre sport plus sécuritaire et par le fait même plus attrayant.

La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent.

Albert Einstein

La Fédération québécoise de boxe olympique entre dans sa 50e année d’existence et aucune médaille olympique n’apparait à son palmarès. Le moment me semble bien choisi de remettre en question notre système de compétition.

Pour toutes les interrogations soulevées en introduction, une partie de la réponse pourrait venir d’une nouvelle offre de service. On entend souvent la phrase « On ne joue pas à la boxe. » C’est vrai qu’il ne faut surtout pas prendre ce sport pour un jeu lorsqu’il s’agit de compétition. Mais dans un cadre différent, pourquoi ne pas jouer à la boxe? Il est évident qu’utiliser la boxe de façon ludique attirerait un plus grand nombre de pratiquants. Cette réalité est bien connue du milieu, et une grande majorité des membres de nos clubs s’y entraînent sans intention de prendre part à des combats. Par contre, pour le moment, aucune structure n’est en place pour permettre à cette clientèle de participer à des événements qui lui sont propres. Un tel circuit parallèle au circuit de compétition pourrait éveiller l’intérêt des jeunes, mais également de leurs parents, qui sont souvent réfractaires à l’idée de laisser leurs enfants pratiquer ce sport au niveau compétitif.

Conséquemment, la FQBO mettra donc en place un comité afin de trouver, évaluer et analyser différents scénarios. Voici les détails concernant le comité et la façon de soumettre votre candidature. 

 

BOXE QUÉBEC
COMITÉ CIRCUIT DE COMPÉTITION POUR ENFANTS

Objet : Recherche de candidats pour le comité spécial sur la réforme du programme de boxe pour les enfants (7 à 14 ans)

 

À la suggestion des membres lors de l’AGA 2019 et pour assurer un développement optimal à long terme des athlètes, les membres de la Commission des entraîneurs conjointement avec le CA ont décidé de créer un comité spécial qui aura pour mandat de repenser le programme de compétition pour les enfants (7 à 14 ans)

Voici quelques exemples de pistes de réflexion sur ce comité :

·         Serait-il plus prudent de permettre les coups à la tête à partir du niveau juvénile seulement?

·         Devrait-on créer un format et un circuit de compétition différents pour cette clientèle?
Par exemple retour à la méthode de pointage par ordinateur et un jugement orienté vers la rapidité, la qualité technique et la défensive en opposition à la force physique et l’impact des coups.

·         Devrait-on mettre en place un circuit qui favorise le développement des qualités athlétiques et techniques reliées à la boxe plutôt que la boxe ouverte «open» elle-même?

·         Devrait-on obliger tout boxeur voulant participer au circuit compétitif à prendre part à un minimum de combats sur le circuit récréatif au préalable?

MM Rénald Boisvert, Vincent Auclair et Patrick Denis se sont déjà porté volontaires. Nous sommes à la recherche de gens désireux se joindre à eux.

***

Profils recherchés pour les membres du comité organisateur

  • Posséder la certification niveau 3 du PNCE
  • Posséder un minimum de 5 ans d’expérience comme entraîneur de boxe
  • Posséder une formation postsecondaire dans un domaine connexe au sport est un atout
  • Connaissances à jours des études scientifiques sur des domaines tels que les commotions cérébrales, le développement des athlètes, la spécialisation tardives vs hâtives, les impacts de la pratique sportive intense durant l’enfance et l’adolescence.

Nous invitons tous les candidates et candidats intéressés à faire partie du comité à postuler en envoyant un courriel à Patrick Denis, au pdenis@fqbo.qc.ca, avant le 1er novembre 2019.



[1] Pour l’or, il aura fallu compter sur un talent exceptionnel en Lennox Lewis, en 1988.

[2] Pour obtenir des statistiques encore plus précises, il faudrait savoir à quel moment chacun de ces athlètes a mis les pieds dans un club de boxe pour la première fois. Cela dit, il semble raisonnable de présumer que ceux qui ont gagné un titre national uniquement chez les seniors ont débuté la boxe plus tard que ceux qui ont été champions dans les catégories juvénile ou junior.

[3] Weineck J (1997). Manuel d’entraînement sportif : physiologie de la performance sportive et de son développement dans l’entraînement de l’enfant et de l’adolescent. 4e éd. Paris : Vigot, 577 p.

[4] Ibid.